Un caillou dans la chaussure

Définition* de chaussure : nom féminin. Pièce d’habillement qui couvre et protège le pied.

Actuellement et jusqu’au 22 mars 2020 au Musée des Arts Décoratifs l’exposition Marche et Démarche. Une histoire de la chaussure.

Postulat de départ : attention aux fausses idées

On aurait pu intituler cet article « Trouver chaussure à son pied » ou « Partir du bon pied », mais « Un caillou dans la chaussure » reflète mieux notre opinion au sortir de cette exposition qui avait suscité beaucoup d’attente. Et c’est bien là le problème : anticipation et enthousiasme confortés par l’affiche de l’exposition avec cette fabuleuse paire de bottes rouges lacée. On s’est imaginé une exposition sur l’article de mode qui fait rêver les femmes et fantasmer les hommes, mais le titre est pourtant très clair : il est question de « marche », de « démarche » et d’histoire, donc rien à voir avec une exposition de mode dans la lignée des Robes de rêves by Christian Dior ou du Scandale par le vêtement.

Une exposition en demi teinte

Ce postulat étant posé l’exposition est quand même intéressante à voir car elle présente presque 500 oeuvres : des affiches, des peintures, des photographies, des publicités, et des chaussures bien sûr. De nombreuses pièces issues du monde entier permettent au visiteur de découvrir les pratiques plus ou moins astucieuses pour éviter la boue, la pluie, le sol chaud d’un hammam (Egypte), ou encore éviter d’écraser les insectes (Inde). Malheureusement côté thématiques et chapitres les choses ne sont pas très accessibles à première vue : il n’y a aucune organisation chronologique pour retracer l’évolution de la chaussure dans le temps, ni aucune autre logique liée aux zones géographiques ni aux civilisations. Tous les modèles quelque soit leur époque ou leur origine sont mélangés car l’idée est de mettre en évidence des caractéristiques communes. L’exposition veut démontrer l’incohérence qu’il existe entre la forme des chaussures et celle des pieds. La morphologie des pieds est reléguée au second plan au profit des silhouettes et du design. Talons hauts, étroitesse des modèles, plateformes gigantesques, semelles symétriques qui ignorent la différence entre pied droit et pied gauche prouvent que la chaussure est l’accessoire d’habillement qui tend le plus vers l’idéalisation d’une partie du corps humain. Possible oui, même probable, mais cet angle d’analyse n’est pas suffisamment mis en évidence dans l’exposition je trouve…

De plus la beauté et la rareté de certains modèles s’évanouissent face à la scénographie vraiment médiocre. En effet, en dehors de la densité de visiteurs (je vous déconseille vraiment les dimanches pluvieux), les vitrines présentent les modèles les uns à côté des autres en enfilade et il est vraiment difficile de pouvoir bien les observer. Chaque visiteur suit celui de devant pour tourner autour des vitrines et apercevoir les modèles exposés. Dans la plupart des salles la lumière est mauvaise, faible, très certainement pour éviter de trop exposer aux rayons ces précieuses reliques fragiles, mais par conséquent il est d’autant plus compliqué de pouvoir lire les légendes. Certaines sont illisibles en raison du peu de lumière, et d’autres sont si mal placées qu’on doit gigoter à plusieurs reprises pour lire la légende éloignée de l’objet concerné, gênant au passage les autres spectateurs.

Il manque aussi un chapitre important sur l’artisanat il me semble. Un minuscule corner avec une courte vidéo présente le métier du bottier avec quelques outils exposés, très insuffisant à mon sens pour traiter de la fabrication de la chaussure et valoriser le métier de ces artisans. En revanche un grand espace, certes original, a beaucoup de succès dans l’exposition : il s’agit d’une partie ludique où le public est invité à essayer des modèles de chaussures à plateformes gigantesques. Ça rigole, ça filme, c’est drôle. Mais qu’en est-il de l’Histoire ? C’est un parti pris : amuser le public plutôt que de le nourrir avec de la documentation historique, au risque de l’ennuyer peut-être…

Erotismes et fantasmes

Heureusement, deux sections sont vraiment intéressantes et légitimes dans cette exposition. La première, un peu tenue à l’écart des âmes sensibles, raconte les Chinoises aux petits pieds. Cette petite pièce discrètement cachée derrière un rideau de fils lève le voile sur cette pratique culturelle séculaire qui consistait à broyer les pieds et les orteils des jeunes Chinoises, à les bander pour qu’ils ne puissent plus grandir, afin que, confinés dans des chaussons de soie minuscules ils prennent la forme des fleurs de lotus non écloses, idéal de beauté féminine de l’époque. Cette tradition qui s’est étendue du XIe siècle aux années 1950 visait à transformer les pieds des femmes en objet de fascination érotique pour les hommes, la fleur de lotus symbolisant un bon mariage dans les croyances.

La seconde section présente les « chaussures fantasmes ». Ces chaussures importables contraignent et empêchent la marche, si bien qu’on pourrait aussi les appeler joliment des « chaussures de lit », pour ne pas marcher donc mais pratiquer d’autres activités « associés à la soumission et empreint d’une lourde charge érotique ». Là aussi la discrétion est de mise avec des modèles cachés dans des petits alcôves derrière des rideaux que le visiteur, piqué de curiosité, est invité à soulever. On découvre alors des modèles étonnants voire farfelus, souvent vertigineux, qui procurent aux femmes qui les portent une démarche hésitante, fragile, un jeu d’équilibre gracieux chargé d’une connotation sexuelle.

En définitive…

« Montre moi tes chaussures et je te dirai qui tu es » pourrait être le mot de la fin, car les qualités matérielles des chaussures, et la démarche de la personne qui les porte en disent long sur son caractère et sa personnalité. Ne dit-on pas d’ailleurs qu’une femme prête attention aux mains et aux chaussures d’un homme qu’elle rencontre pour la première fois…? 

Pourtant derrière le style, l’allure et les artifices, une autre vérité pourrait bien venir ternir le reflet de la légèreté. En effet c’est finalement sur les chaussures de femme qu’on note la plus grande originalité en termes de forme qui s’éloigne le plus de celles des pieds. Est-ce une évolution idiote des tendances artistiques et de la mode, ou alors une solution plus que contestable pour entraver la mobilité et réduire encore la liberté des femmes…? La question est lancée.

 

Exposition Marche et démarche. Une histoire de la chaussure

Musée des Arts décoratifs

107, rue de Rivoli

75001 Paris

Tél. : 01 44 55 57 50

 

*Dictionnaire de l’Académie Française

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