Edouard Baer frappé par la grâce

Les élucubrations d’un homme soudain frappé par la grâce

Quel est ce titre improbable ? Pourquoi faire simple lorsqu’on peut faire compliqué, me direz-vous ?

Il s’agit en réalité du titre de la pièce de théâtre d’Edouard Baer à l’affiche depuis le 18 avril 2019 au Théâtre Antoine à Paris pour seulement 30 représentations exceptionnelles. Mais à l’heure où le monde va vite et où il faut être percutant, pourquoi avoir choisi un titre si long et si complexe qui prend trop de place sur les affiches des colonnes Morris et dans les articles des journalistes, et dont les gens ne vont probablement retenir que quatre mots sur dix ? Et bien tout simplement parce que ce titre résume toute la thématique de la pièce.

 

Un scenario improbable

Dans le théâtre soudain un homme surgit, l’air en fuite. Qui est à ses trousses ? Y a-t-il vraiment une menace ? Il pourrait faire marche arrière, retourner à sa vie. Il est encore temps. Juste une excuse à trouver : un moment de panique, une erreur d’aiguillage, une rencontre imprévue… Ou au contraire larguer les amarres, pour toujours.

Au cours de ce moment suspendu où tout peut basculer, il se prend à imaginer d’autres vies. De grands destins. L’appel du large. Il se rêve Casanova, Bukowski, Thomas Bernhard, Romain Gary…

Qu’auraient-ils fait à sa place ? Et moi, si j’étais moi, je ferais quoi ?

Voilà le résumé de la pièce communiqué par le Théâtre Antoine. Oui ça semble perché, un peu fantaisiste voire complètement allumé. Et le résultat l’est, et on adore ce genre de personnage plein de doutes, d’interrogations, et qui divague dans sa réflexion et délire au point de faire revivre certains fantômes du théâtre.

Une mise en scène de grande qualité

Tout dans cette mise en scène a été bien pensé. C’est intelligent, fin et tout est cohérent.

Le décor tout d’abord, un bar, qui n’est en fait qu’un décor de théâtre sur une scène de théâtre. Bah évidemment, me direz-vous. Mais non ce n’est pas si évident car ce décor factice est vécu comme tel par les comédiens au sein même de la pièce. On parle de dédoublement. Le faux téléphone par exemple, sans fil avec un faux numéro de téléphone, se balade en dehors de la scène parmi le public pour relayer la conversation de plusieurs personnages.

Les lumières, poétiques, comme l’ambiance sonore et les musiques et extraits de films illustrent brillamment le propos qui se fait tantôt fort et exalté, tantôt triste ou mélancolique. Les lumières et le montage sonore apparaissent parfois comme un nouveau personnage que le protagoniste principal interpelle, écoute ou commente. Un voile de nostalgie tombe enfin sur la scène quand résonne dans l’alcôve feutré du théâtre le bruit charmant des touches d’une machine à écrire.

Et puis l’occupation de l’espace aussi. Edouard Baer commence par fendre la foule en orchestre en bousculant presque les strapontins au passage. Il joue sur scène, hors scène, et dans le public à plusieurs reprises. Le rythme est soutenu, dense, dynamique. ll stimule les spectateurs, les amuse, et les interroge.

Alors pas étonnant que son ancien professeur au cours Florent, Isabelle Nanty, ait participé à la direction du projet. Les talents apprennent des talents, et parfois l’élève dépasse le maître.

Edouard Baer, un talent complet et indiscutable

Il est presque seul en scène pendant toute la représentation. La force et le propos de la pièce reposent exclusivement sur ses épaules. Au total 1h30 d’un monologue dense, riche et intelligent qui ne fait que souligner davantage le talent incroyable de l’artiste. Le jeu est fluide, la diction impeccable, l’interprétation très juste, au point que souvent on reste en apnée tant le comédien nous transmet l’angoisse de son personnage tourmenté.

Mais en plus de son jeu d’acteur Edouard Baer est l’auteur de la pièce. Alors là chapeau car ce talent d’écriture on ne l’avait pas vu venir ! Ce monologue d’une heure trente est absolument superbe, plein d’oxymores, de poésie, de dérision, de fantaisie mais aussi de profondeur si bien que la réflexion du personnage devient universelle parmi les rangs.

Il y a aussi beaucoup d’humour, de l’auto-dérision, de l’ironie, des engueulades cocasses, des comiques de situation, de l’absurde. Les blagues et les anecdotes sont fines, drôles, et on ne se retrouve pas une seule seconde dans un schéma humoristique attendu ou déjà vu.

Enfin, il y a aussi des références à des personnages, un panthéon de destins et d’héros historiques comme Napoléon, André Malraux, Bukowski, Romain Gary, auteur d’Une Nuit sera calme, mais aussi des artistes français disparus comme Georges Brassens ou Jean Rochefort. La pièce donne aussi la parole à l’avocat dans La Chute d’Albert Camus. Et ce poème de Boris Vian lu à tour de rôle par Pierre Brasseur, Philippe Noiret, Jean-Louis Trintignant et Edouard Baer lui-même évoque au lointain un autre acolyte lecteur passionné qui aime faire partager son goût des mots et de la littérature française, Fabrice Luchini. La beauté des textes planent au dessus du public pour s’envoler, c’est poétique, magnifique, il y a de l’esprit. Et finalement on assiste à une rupture improbable avec ce retour en enfance par le personnage de Guignol et son gendarme pirate lorsque le public suit le comédien dans un élan participatif comique, léger et naïf.

En définitive cette pièce est inclassable, oscillant entre les codes du théâtre de boulevard, l’hommage solennel à des figures historiques, et la réflexion existentielle qui nous concerne tous. Et c’est justement tout ce mélange improbable qu’on adore. C’est farfelu, fantaisiste, et ça ne rentre dans aucune case. La pièce est très intelligente et le spectateur embarque avec le comédien dans son délire et autres divagations pendant 1h30. Un vrai bon moment de théâtre d’une très grande qualité d’écriture, de mise en scène et d’interprétation. Edouard Baer frappé par la grâce. Standing ovation !

Théâtre Antoine

14 boulevard de Strasbourg

75010 Paris

Tel. 01 42 08 77 71

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