Sous la glace : impitoyable monde du travail !

A l’heure des bonnes résolutions du début d’année, en voici une qu’il conviendrait bien de tenir : la bienveillance au travail.

C’est une pièce de théâtre acide, puissante, violente et malheureusement plus que jamais d’actualité. Sous la glace de Falk Richter raconte l’histoire de trois consultants d’un cabinet d’audit dont la principale préoccupation est la rentabilité. Deux jeunes salariés et un plus vieux, Jean Personne (Mister Nobody que personne ne voit jamais), deviennent complètement obsédés par leurs résultats professionnels pour garder leur travail et évoluer.

 

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Une pièce qui dénonce et nous questionne

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Le texte de Falk Richter est fort, les tirades puissantes, rapides et cinglantes. Il est question d’hypocrisie, de jalousie, de manipulations, de compétition. L’un des comédiens joue de la guitare électrique live, une mélodie qui résonne et rythme le propos comme le refrain d’une société malade.

Cela nous questionne sur notre rapport aux autres, notre égoïsme, notre ambition, et le risque de se perdre sous la glace. Cette métaphore gelée est illustrée par des chats atrophiés, morts sous la glace à force de s’être comportés comme des robots automatisés issus d’industries malsaines.

Le monde de l’entreprise retentit et éclate soudain dans nos oreilles fatiguées et effrayées : plans de com, licenciement, rentabilité, productivité, process, performance, évaluations, produits de conso, etc…

L’entreprise martèle constamment ses mots clés destructeurs (benchmarking, leadership, proactivité, enjeux, best practice, customer oriented, plan d’action stratégique, R.O.I., reportings, etc…) et seules ses belles valeurs inexistantes et ses formations dédiées au personnel lui permettent de se donner bonne conscience.

Et de manière absurde nos envies personnelles deviennent plus exigeantes : plus de travail, plus de sueur, plus de salaire, plus de réussite, plus de belles voitures, plus de sexe, plus de valorisation, plus de reconnaissance, plus de succès, plus de bouffe, plus, plus, plus, toujours plus, jusqu’à se perdre et vendre notre âme au diable.

Le quotidien métro – boulot – dodo se transforme en leitmotiv terrifiant : rentabilité – téléshopping – sexe. On est véritablement dans le triangle autodestructeur de l’argent, du pouvoir et de l’hyper consommation.

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Une scénographie brillante

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Le trio de comédiens est époustouflant de dynamisme, de virilité, de force, et de justesse. Les rôles sont incarnés à la perfection, les comédiens sont habités par leurs personnages et la profondeur d’un message glacial.

Toutefois la pièce n’aurait pas ce retentissement profond sans une mise en scène brillante et les possibilités qu’offrent aujourd’hui les nouvelles technologies. Le pouvoir des sons et des voies déformées est étonnant. Par exemple un manager persécuteur se transforme soudain en méchant dragon à la voie démoniaque, et des chuchotements font naître des secrets, tandis que les cris traduisent la peur ou la colère. Tous ces sons servent à la perfection le texte et le jeu d’acteurs. Les lumières sont intenses et poétiques alors que la guitare électrique live transforme peu à peu la scène en cauchemar angoissant.

Jean Personne est dépossédé de son propre corps qu’il habille et déshabille. Il semble perdre peu à peu son identité, son humanité. Et le public qui souriait sous la parodie finalement très peu caricaturée de l’entreprise, cancer de cette société malade de pressions et de burn out, finit par compatir et se désoler.

Au final on ressort de là parfaitement écoeuré et dégouté en se disant deux choses :

1/ c’est grandiose et violent.

2/ plus jamais ce genre d’entreprise déshumanisée. Ma place n’est plus là, je ne veux plus subir cette perversion. J’ai besoin d’un retour aux valeurs nobles, de me sentir utile et de m’épanouir.

Où est passée l’humanité? L’homme orchestre sa propre crucifixion. Il est un loup pour lui-même.

Le monde de l’entreprise est devenu fou. L’être humain est depuis trop longtemps la cinquième roue d’un carrosse tuné en mode Fast & Furious, bouteille de nitro en prime. Marguerite Yourcenar elle-même évoque une « forme hypocrite d’esclavage ». Et la moindre brebis égarée, usée ou déprimée est instantanément éliminée par le système.

Je vous invite d’ailleurs à regarder ce reportage d’Envoyé Spécial sur Didier Bille, un DRH sans scrupule et sans remord. Envie de vomir.

VIDEO. « L’exécuteur » : confessions d’un DRH

L’entreprise ne tolère aucune faiblesse, aucun échec, aucun risque. Alors est-ce que les start-up qui s’efforcent de développer le bien-être au travail n’ont pas trouvé un début de solution pour l’avenir de l’entreprise…? En tout cas elles sont sur la bonne voie, le chemin de la tolérance, de la générosité et du partage.

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Théâtre de l’Opprimé

78 rue du Charolais

75012 Paris

Tel. 01 43 40 44 44

 

 

5 thoughts on “Sous la glace : impitoyable monde du travail !

  1. Tout à fait d’accord avec l’analyse du monde des entreprises, c’est pour cela que j’ai rapidement décroché et cessé de vouloir être ce que je ne veux pas devenir.
    Nous devons choisir quelle est notre contribution et de quelle manière notre passage sur terre se fera. Ralentir, prendre le temps de vivre, se connaître et faire les choses avec passion dans le respect de l’humain semble être un avenir tout à fait possible! Vive les écoles alternatives et plus encore le unscholing qui permettent un champs des possibles aux enfants et leur montre la voie de la tolérence, un apparentissage libre sans contrainte de notes de compétitivité, de peur de faire des erreurs, de n’être pas bon… En effet nous avons la société qui nous a été transmise dès l’enfance. La réalité est nôtre, il ne tient qu’à nous de la réinventer!

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  2. Oui je comprends votre point de vue mais ce n’est pas si facile de ne pas « entrer dans le moule » de la société.
    Quoiqu’il en soit nous devons respecter nos valeurs fondamentales pour être en accord avec nous-mêmes.

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  3. Sans vouloir être négative, concernant les star-up qui s’efforcent de développer le bien-être au travail, la question à mon sens reste posée : est-ce une vraie recherche dans ce sens au service de l’humain ou est-ce juste pour se donner bonne conscience au regard des nouvelles approches dans ce domaine vis-à-vis de la société ?

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