Rencontre avec Dany Laferrière

J’avais déjà rencontré Dany Laferrière il y a un an au Salon du Livre, mais impossible pour moi de le manquer alors qu’il revenait à Paris pour une lecture des plus exceptionnelles d’une de ses oeuvres, en compagnie de la maire de Paris et du premier ministre du Québec. Dans L’énigme du retour l’auteur haïtien aborde les thèmes de l’identité et de l’exil, des sujets plus que jamais d’actualité.

Le rendez-vous est donné au sein de la superbe bibliothèque historique de l’hôtel de ville de Paris, et y en entrant le regard s’élève. On est immédiatement submergé par l’émotion que suscite le lieu tandis que le niveau sonore de la conversation diminue jusqu’au chuchotement comme pour laisser parler l’histoire et la culture réunis en un seul espace. C’est comme dans mes rêves : une bibliothèque immense à rayonnages en bois, une galerie haute où l’on accède par de petits escaliers en colimaçon, des grandes tables de travail, des lampes élégantes, et des échelles pour atteindre les oeuvres inaccessibles.

Bibliothèque de l'hôtel de ville de Paris

Et dans ce décorum qui semblé figé dans le temps un immortel fait son entrée. En effet la star de ce soir a été élue membre de l’Académie Française en 2013. Il siège d’ailleurs à la place d’un auteur du Siècle des Lumières, Montesquieu. Et c’est très simplement qu’il salue tout le monde et sort de sa valise sa sélection de livres personnels. Des livres qu’il aime lire et relire, des livres qui le suivent la plupart du temps dans ses voyages et ses rencontres. Voici donc une rencontre passionnante entre un homme de lettres brillant et un ministre duquel il dit n’avoir jamais vu cela depuis Mitterand, et je mesure la chance que j’ai de faire partie de ces quelques privilégiés présents à ce rendez-vous.

Dany Laferrière

La lecture est un combat à l’ère où l’Internet et les technologies modernes prédominent. Il faut rétablir cette aura autour du lecteur. « Je me définis comme un lecteur qui écrit, c’est extraordinaire de lire. On fait silence pour lire des auteurs morts depuis des siècles. Et si on ne dit pas les auteurs, il disparaissent. »

Et au delà de la lecture et de la littérature, c’est la dimension du langage et de l’alphabet qui semble transcendantale : « ces vingt-six lettres supportent toute la sensibilité humaine; si on ne les avait pas on deviendrait fou. L’espèce humaine adore additionner, et n’aime pas soustraire. Le cinéma, la peinture, la photo sont restés quand la télé est arrivée. Alors les livres resteront malgré les actes terroristes qui détruisent tout. Et puis à Montréal les livres tiennent chaud. » Car en effet Dany Laferrière vit à Montréal depuis plus de trente-cinq années, et il en parle avec un humour des plus étonnants alors que la fatalité de l’histoire a bouleversé son enfance.

Dans L’énigme du retour il est question de nostalgie (du grec « nostos algos » : la douleur du passé) car on idéalise souvent les souvenirs de l’enfance. En effet malgré une certaine innocence quand à son héros d’enfance qui était Le Chat Botté, car « il était élégant avec son chapeau », Dany Laferrière subit son premier exil à l’âge de quatre ans. « Mon enfance a été artificiellement protégée par les femmes de ma vie, ma mère et ma grand-mère. Elles m’ont protégé pour que je puisse dire trente ans plus tard j’ai eu une enfance heureuse. »

La thématique du déplacement des populations est aussi souvent abordée dans cette oeuvre. Qu’est-ce que l’identité? Et comment s’intègre-t-on dans un pays étranger? La réponse de l’auteur est simple: « C’est comme un point de fuite dans un tableau. Il ne faut pas le regarder mais passer le cadre et entrer dans la réalité. Et c’est le tableau qui vient vers nous. »

A la question quelle est son idée de la patrie, il répond « le temps fait les choses et il faut s’intégrer au grand nombre. Il faut que je sois un au milieu de la foule. »

Et puis avec beaucoup d’humour il ajoute : « Finalement j’ai étudié l’Histoire du Québec et ça m’a passionné. Et puis un jour à Miami en juillet j’ai eu tellement chaud que je me suis dit qu’il n’y aurait rien qui pourrait me sauver sauf un moins vingt degrés!  Je suis donc un homme du nord… et je suis de deux pays monomaniaques : l’un parce que trop chaud, l’autre parce que trop froid. »

Mais attention, à la question de l’indépendance, il ne souhaite pas y répondre.

Malgré sa fantaisie, Dany Laferrière évoque aussi avec gravité l’histoire de son pays et les catastrophes endurées par son peuple depuis des siècles. Sous Napoléon qui rétablit le code noir au XIXe siècles les esclaves étaient considérés comme des objets, des meubles, mais n’oublions pas que certains français en 2014 sont leurs descendants. Et la langue créole est issue pour 90% du français. Quant au vaudou, il fut importé du Bénin et du Congo pour faire peur et repousser les ennemis. A ce jour Haïti a subi trente-deux coups d’état dans son histoire, sa situation économique est catastrophique et les tremblements de terre ont meurtri le pays. Mais comme le dit si bien cet immortel : « Quand tout tombe, il reste la culture. »

Et quand on lui parle de son élection à l’Académie Française, il explique : « Je voulais que la nouvelle me parvienne à Haïti car l’île s’est tellement battue pour la langue française. Et quand la nouvelle a été diffusée, des gens qui ne savent même pas lire se sont mis à chanter. J’ai eu l’impression que ma joie m’avait été volée. Ma mère m’a dit : grosse affaire! Et un mois plus tard j’ai réalisé chez moi à Montréal alors que je buvais du vin tout seul dans le noir. Depuis lors, j’ai remarqué que les gens ont changé ou plutôt leur regard; il y a une forme d’immobilité. Je ne sais plus comment me comporter, comme si j’étais gelé, sans avenir. On ne peut plus rien faire sans que ce soit répertorié. »

Enfin à propos de son écriture, il se révèle avec beaucoup de sincérité et de malice : « J’ai toujours peur de tuer la poule. J’écris à la machine à écrire et aussi à la main dans des carnets. La machine me permettait de me croire en Amérique. C’est la machine qui me sauvera. Je rêve beaucoup avant d’écrire et ça arrive. Art happens. Et puis il faut faire des exercices, manger des légumes, ne pas tomber trop vite amoureux… mais on ignore en fait pourquoi cette phrase danse sous nos yeux. »

En ressortant ce soir là de la bibliothèque de l’hôtel de ville, je me suis rendue compte que c’était mon âme qui s’était élevée.

Lettres de Cicéron, Bibliothèque de l'hôtel de ville de Paris

Paris bibliothèques

 

 

 

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